lundi 6 décembre 2010

Sex-voto : tache et chatte à la tâche.

Il me semble qu’il s’appelle Stef. Il pousse un diable. Et je lui demande : « qu’est-ce que tu transportes ? ». _ « mon âme » me répond-il.

Au-dessus de lui une grande flèche rouge-sang indique la direction à suivre. Sous la flèche, une pancarte indique : « sex-voto ».

Un escalier en colimaçon mène comme à un gouffre masqué par la forme d’un escalier de cave. Je descends guidé par Cédric. Il ne tient pas la chandelle mais c’est tout comme.

Au fur et à mesure que nous descendons la lumière se tamise. Sans doute est-elle électrique. Mais pour le moment c’est moi qui le suis.

Dans la crypte tout est blanc. Le « sex-voto » est placé sous le signe de l’Immaculée Conception visiblement. Ma vue se brouille. Est-ce sous l’effet des lumières vacillantes ou sous l’emprise des mélanges qui m’ont mené de Burdeau en Leynaud et de Leynaud aux Capucins ?

Un ex-voto est une offrande (tableau, statuette, plaque gravée…) faite en reconnaissance d’un vœu, ou selon un second sens : au gré de ses désirs. Il y a donc ambiguïté : ou bien il s’agit de remercier pour le vœu exaucé, ou bien il s’agit de prier pour que le vœu soit exaucé.

« Sex-voto » serait donc : « merci pour le sexe » ou « merci de me donner du sexe » !?.

En tous les cas, il s’agit de parler sexe. Ce n’est pas nouveau et ça se fait depuis longtemps. Mais, cela justifie-t-il un ex-voto ? Pardon, un « sex-voto » ?

Les adolescents d’aujourd’hui comme les hippies d’hier aiment arborer sur leur tee-shirt : YONI ou IONY. Le O est le plus souvent remplacé par un cœur.

Ce qui fait : « I love New-York ». Mais combien savent qu’ils arborent en fait le nom du sexe féminin en hindou : YONI ou IONY? S’agit-il d’un « Sex-voto » mondialisé ?

Il en existe toute une déclinaison désormais : I love ... Paris, London, Roma, Berlin, Tokyo etc…ce qui évidemment brouille les sens…

Au cimetière de Pashupatinath à Katmandou, des dizaines de chapelles alignées le long de la rivière sacrée Bagmati contiennent autant de LINGAM démesurés enserrés dans les YONI correspondants. Le LINGAM est le sexe mâle. S’agit-il de « sexs-votos» hindous ?

Pourquoi tourner autour du pot ? Le sexe nous obsède et toutes les sociétés l’ont magnifié ou l’ont banni. Ou l’ont magnifié pour le bannir…

Une récente exposition au musée des Arts Premiers nous a montré une vision ludique de la sexualité chez les Mochicas qui aimaient disposer dans leurs tombes des objets dotés de beaux phallus et des accouplements heureux.

Le bouddhisme tantrique a une perception plus explosive de la sexualité mais le Kama Soutra voisin est d’un érotisme raffiné. Songeons aussi aux Shunga japonais chargés de porter bonheur aux guerriers ou d’éduquer les jeunes filles…

Dans l’occident chrétien, la défense des « valeurs familiales» de la Contre-Réforme à G.W.Bush ou à Sarah Palin fait du sexe un objet de contrition. N’est-il pas le péché originel ?

Mais pas à toutes les époques ! Les « sexs-votos » de Michel-Ange sont en « chair et en os » si je puis dire. Il est vrai, vite recouverts de feuilles de vigne. Mais ne vient-on pas de les nettoyer ?

Nos artistes de l’Atelier L’attache à Lyon ont-ils renouvelé la performance ? Remercient-ils ou prient-ils ?


Les deux me semble-t-il.

Dans la crypte « sans tache », on célèbre dans un coin les noces de Ken et Barbie sous force voilure de crêpe blanc et dans une lumière éthérée. A côté, un os pénien est l’objet de toutes les attentions : le prie-t-on ?

Tandis que Cédric (qui toujours m’accompagne dans cette Visitation New Age), m’explique que son installation évoque l’apprentissage heureux d’une sexualité d’adulescent qui n'était pas à la tâche...

Un matelas blanc portant la marque d’un corps transpirant(ou peut-être, l’ombre spectrale du corps souffrant dans le monde des ombres) est posé sur des pis gonflés d’air (blanc immaculé aussi) qui m’évoquent des poupées gonflables, la gonflette du jeune mâle ou des capotes dézinguées.

Suis-je sous l’emprise d’un stupéfiant ?

Au mur, suspendus tels des "ex-votos du sex-voto", une courgette « ne me suffit plus » (peinte en blanc) et des cassettes-VHS-cul(tes) de l’apprentissage de la sexualité (elles aussi blanches).

Les kleenex (usagés) et l’oreiller (en plumes véritables) posés sur le matelas sont les objets nécessaires à l’évocation de l’onanisme, la sublimation et la masturbation. L’oreiller étant (« c’est bien connu !») l’objet transitionnel par excellence !

Au pied du lit (sans pieds), une TV dévide, en continu, deux heures de film porno (en boucle). Les manipulations sexuelles se faisant avec des gants en latex. Est-ce parce que le sexe est redoutable ou à redouter ?

Sans doute les sexs-votos sont aussi là pour conjurer maladies vénériennes, syndromes de Kaposi et SIDA.


Pas de sex-voto de chatte à l’Attache cependant.

Mauresk.

Atelier L’attache, 7 rue des Capucins, 69001 Lyon.

jeudi 2 décembre 2010

Eugène Leroy.

Peintre ou sculpteur ? Des croûtes ou des bas-reliefs ? Des roches ou des eaux profondes ? Abstrait ou figuratif ? Des couleurs ou la négation de la couleur ?

Des ombres et de la lumière. Le message d’Eugène Leroy nous échappe. Sûrement un peintre torturé ! Il paraît que non.

Et pourtant quelle violence dans cet éclatement des tubes de peinture sur la toile dans un enchevêtrement d’épaisseurs. Renouvèle-t-il la peinture au couteau ? Il écrase, il grave sa peinture plus qu’il ne la lisse.

La croûte ! Terme péjoratif par excellence, pour les amateurs de peinture et souvent un public non averti, désigne quelque-chose de grossier, de pas léché (au propre comme au figuré).

La belle peinture n’est-elle pas lisse, sans aspérité. Une technique d’abord avant que d’être un art ? Et sans doute E. Leroy y-a-t-il prétendu un jour comme tout peintre en herbe.

Cette peinture est donc un aboutissement. Le résultat de mutations, de digestions, une régurgitation. N’est-ce pas l’effet voulu d’ailleurs ? Des gris, des bruns, des blancs avec quelques pointes de couleurs enfoncées dans ce magma informe, une vomissure, un dégueulis.

Leroy n’a pu échapper à la problématique de son époque, à la Tragédie ! Elle est là, elle déborde. Elle coule comme une lave visqueuse, ces laves cordées que déglutissent les volcans. C’est le résultat de l’explosion, de la fournaise.

La fournaise ? On en perçoit le fond chaud et brûlant ! Un sexe, une fente, une bouche béante ! Une rougeur, un feu sacré ? Un corps ? Un nu ? Oui tout est là !

Au fond de l’enfer, il fait chaud. Alors, faut-il y aller ?

Mauresk.

Eugène Leroy à la Galerie de France jusqu’au 4 décembre

Ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ?

(lire le post-scriptum pour ceux qui ont lu l'article avant la critique de "Matthias le Peintre").

Une question de tous les temps : « ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ? » Pourquoi peindre ? Que fait-on lorsque nous peignons ? Y a-t-il exorcisme ? De quoi ?

La peinture apporte-t-elle des réponses à l’existence ? Nous dit-elle « E » (epsilon) : « Tu es » ? ou comme à l’entrée de Delphes : « Connais-toi toi-même ? ».

Cette question de la peinture est redondante. Matthias Grünewald, le peintre du Retable d’Issenheim, se la pose comme tout peintre qui réfléchit à son art. Mais la question n’a pas de réponse.

Et pourtant, je, tu, il peins (t). La couleur s’étale ; j’ai envie que ce soit beau et le plus souvent je suis déçu. Et pourtant, quand je porte mon dessin à maman que me dit-elle ? « C’est beau » !

Par ces mots, elle me ravit. Elle m’apprend « le Beau », me l’inculque malgré elle, fait que toute ma vie je cherche « le Beau ». Toujours me trompant sans doute, mais toujours essayant.

Comme lorsqu’elle dit à son enfant qu’il est beau. C’est quoi le « Beau ». C’est quoi ce que cherche maman dans son enfant, dans un dessin, des gribouillages, des coulures plus ou moins bien étalées sur un papier ?

Quelqu’un me dira-t-il encore la Beauté ? En suis-je encore capable ? Le défi n’est-il pas insurmontable ?

Et puis quand on regarde autour de soi. Toute cette violence, ce monde insatisfait qui se défait, cette lutte sans merci pour survivre, trouver sa place, la conserver. Cette négligence !

Alors la peinture oui, la peinture encore et toujours. Retourner à la table. Tourner le dos à la classe. Prendre son pinceau, ses couleurs et sans frein que soi-même se lancer. Il y a des risques c’est vrai que ce soit laid. Qu’il faille froisser le papier, abandonner une œuvre imparfaite.

Et pourtant E (epsilon) existe par ce geste ; E se confronte à soi-même ; propose par ce geste même une autre Geste.

Un autre monde existe, à portée de tous ; là, il suffit de regarder, de porter son œil sur les êtres et les choses. Découvrir et redécouvrir l’infini des possibles pour chacun d’entre nous. Sans doute ce qui fait Courbet appeler son paysage de mer à Palavas : « Marée basse, soleil couchant (Immensité) ».

La parenthèse est l’E de la dénomination du tableau : (Immensité) ! Importance accentuée par la majuscule. Ce qui donne au tableau son sens véritable par son ambiguïté même.

Ce n’est pas la plage, ce n’est pas le ciel, c’est l’Immensité que nous peint Courbet. A portée de main, d’œil, il y a l’infini de la terre et du cosmos. Regardons-le.

Dans le Retable d’Issenheim, Grünewald nous dit la même chose : il y a l’immense douleur des guerres et des hommes, mais qu’est-elle à côté du Sacrifice du Fils de Dieu pour nous ? Immensité du Sacrifice qui dépasse l’immensité de la douleur.

Le Sauveur n’a-t-il pas été sacrifié sur le Golgotha, là où fut enterré le Premier Homme ? Le premier Pêcheur !

PS : Je suis allé voir l’Opéra de Paul Hindemith « Mathis der Maler ». Ce n’est pas un bon opéra. La trame en est confuse ; l’histoire complexe est très difficile à mettre en scène. C’est une narration découpée en parties quasi étanches les unes avec les autres ce qui enlève toute cohérence à l’ensemble.

De ce fait, il est très difficile de suivre le spectacle ; la musique est contrariée par une mise en scène absconse qui happe notre concentration sans nous donner les clés du fonctionnement de l’opéra et de la scène. Ce qui rend l’ensemble illisible.

Les Sept Tableaux de l’opéra sont d’une esthétique douteuse. La critique et la présentation du spectacle insiste sur le parallèle entre la situation au temps de la Guerre des Paysans et la montée d’Hitler au pouvoir. Mais fallait-il à ce point, insister sur cette ressemblance ?

Hindemith la souhaitait-elle ? N’est-ce pas plutôt un artefact contemporain fait de contrition et de repentance ? Le char, les troupes bolchévisées, la Nuit de Cristal, le Christ culotté, le retable désacralisé : tout est lourd, vulgaire et confus. Comme l’époque sans doute ! La nôtre !

Mais ça ne crée nulle émotion, tue l’intérêt et on quitte l’opéra en se demandant ce qu’on est venu y faire.

Mauresk.

Ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ?

Une question de tous les temps : « ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ? » Pourquoi peindre ? Que fait-on lorsque nous peignons ? Y a-t-il exorcisme ? De quoi ?

La peinture apporte-t-elle des réponses à l’existence ? Nous dit-elle « E » (epsilon) : « Tu es » ? ou comme à l’entrée de Delphes : « Connais-toi toi-même ? ».

Cette question de la peinture est redondante. Matthias Grünewald, le peintre du Retable d’Issenheim, se la pose comme tout peintre qui réfléchit à son art. Mais la question n’a pas de réponse.

Et pourtant, je, tu, il peins (t). La couleur s’étale ; j’ai envie que ce soit beau et le plus souvent je suis déçu. Et pourtant, quand je porte mon dessin à maman que me dit-elle ? « C’est beau » !

Par ces mots, elle me ravit. Elle m’apprend « le Beau », me l’inculque malgré elle, fait que toute ma vie je cherche « le Beau ». Toujours me trompant sans doute, mais toujours essayant.

Comme lorsqu’elle dit à son enfant qu’il est beau. C’est quoi le « Beau ». C’est quoi ce que cherche maman dans son enfant, dans un dessin, des gribouillages, des coulures plus ou moins bien étalées sur un papier ?

Quelqu’un me dira-t-il encore la Beauté ? En suis-je encore capable ? Le défi n’est-il pas insurmontable ?

Et puis quand on regarde autour de soi. Toute cette violence, ce monde insatisfait qui se défait, cette lutte sans merci pour survivre, trouver sa place, la conserver. Cette négligence !

Alors la peinture oui, la peinture encore et toujours. Retourner à la table. Tourner le dos à la classe. Prendre son pinceau, ses couleurs et sans frein que soi-même se lancer. Il y a des risques c’est vrai que ce soit laid. Qu’il faille froisser le papier, abandonner une œuvre imparfaite.

Et pourtant E (epsilon) existe par ce geste ; E se confronte à soi-même ; propose par ce geste même une autre Geste.

Un autre monde existe, à portée de tous ; là, il suffit de regarder, de porter son œil sur les êtres et les choses. Découvrir et redécouvrir l’infini des possibles pour chacun d’entre nous. Sans doute ce qui fait Courbet appeler son paysage de mer à Palavas : « Marée basse, soleil couchant (Immensité) ».

La parenthèse est l’E de la dénomination du tableau : (Immensité) ! Importance accentuée par la majuscule. Ce qui donne au tableau son sens véritable par son ambiguïté même.

Ce n’est pas la plage, ce n’est pas le ciel, c’est l’Immensité que nous peint Courbet. A portée de main, d’œil, il y a l’infini de la terre et du cosmos. Regardons-le.

Dans le Retable d’Issenheim, Grünewald nous dit la même chose : il y a l’immense douleur des guerres et des hommes, mais qu’est-elle à côté du Sacrifice du Fils de Dieu pour nous ? Immensité du Sacrifice qui dépasse l’immensité de la douleur.

Le Sauveur n’a-t-il pas été sacrifié sur le Golgotha, là où fut enterré le Premier Homme ? Le premier Pêcheur !

PS : Je suis allé voir l’Opéra de Paul Hindemith « Mathis der Maler ». Ce n’est pas un bon opéra. La trame en est confuse ; l’histoire complexe est très difficile à mettre en scène. C’est une narration découpée en parties quasi étanches les unes avec les autres ce qui enlève toute cohérence à l’ensemble.

De ce fait, il est très difficile de suivre le spectacle ; la musique est contrariée par une mise en scène absconse qui happe notre concentration sans nous donner les clés du fonctionnement de l’opéra et de la scène. Ce qui rend l’ensemble illisible.

Les Sept Tableaux de l’opéra sont d’une esthétique douteuse. La critique et la présentation du spectacle insiste sur le parallèle entre la situation au temps de la Guerre des Paysans et la montée d’Hitler au pouvoir. Mais fallait-il à ce point, insister sur cette ressemblance ?

Hindemith la souhaitait-elle ? N’est-ce pas plutôt un artefact contemporain fait de contrition et de repentance ? Le char, les troupes bolchévisées, la Nuit de Cristal, le Christ culotté, le retable désacralisé : tout est lourd, vulgaire et confus. Comme l’époque sans doute ! La nôtre !

Mais ça ne crée nulle émotion, tue l’intérêt et on quitte l’opéra en se demandant ce qu’on est venu y faire.

Mauresk.

vendredi 12 novembre 2010

Être ou ne pas être Rigoletto ?

Difficile d’entendre le dernier commentaire de la speakerine allemande d’Arte samedi 2 octobre alors que les spectateurs de La Fenice sifflent le metteur en scène Daniele Abbado de Rigoletto de Giuseppe Verdi.

Pourtant rien à nos yeux ne justifie ces sifflements sélectionnés. Car, chanteurs et orchestration ont été chaudement applaudis…Qu’attend-on d’un Rigoletto de 2010 ? Un Opéra en costumes d’époque ? Une mascarade vénitienne de masques et de bergamasques ?

Le public de La Fenice est-il si « romantique » qu’il ne puisse accepter comme décor qu’un Mantoue moyenâgeux, un duc couvert de brocards d’or, une Giulia recouverte d’une mantille de broderie castillane ? Lui faut-il une reconstitution de pavés du roi, une auberge éclairée à la bougie et une enseigne vantant le Chianti de 1851 ?

Non, ce qui était touchant dans la mise en scène de D. Abbado, c’était l’actualisation de l’affaire de Rigoletto. Non pas une affaire dépassée, celle du « droit de cuissage » des Grands vis-à-vis des Petits !

Mais le drame de tout père qui voit lui échapper son enfant, sa fille. Cette enfant cachée, choyée devenue femme sans que son père ne s’en aperçoive. Et convoitée, désirée par l’appétit féroce et insatiable du libertin.

Drame d’une enfant d’autant plus vulnérable que maintenue loin de tout contact avec la société, elle ne peut pas l’affronter. Un peu comme toutes ces jouvencelles, ces nymphes de nos beaux quartiers bercées par leurs rêves et leurs mythes de Prince charmant et qui se laissent embarquées par le premier inconnu qui leur fait une œillade.

Sans doute est-ce pour cela qu’Abbado adopte des costumes contemporains pour ses personnages, élime le décor pour éviter de lui donner une quelconque connotation historique, adopte un éclairage froid mais franc qui ne nous laisse pas sombrer dans une dramaturgie dépassée.

Giulia, c’est une jeune fille d’aujourd’hui, le duc un « mauvais » garçon de toujours qui aime séduire et conquérir, la vénalité de l’aubergiste une pratique éternelle. Manger, gagner de l’argent, satisfaire ses besoins sexuels. C’est ce qu’Abbado nous montre crument et avec une réussite certaine : la lecture de sa mise en scène est limpide grâce à ses choix.

Du coup, Rigoletto gagne en cohérence. Ce personnage dont le nom même prête au burlesque et à la bouffonnerie devient de manière ambigüe attachant. Être ou ne pas être Rigoletto ? Nos rires se coincent au fond de notre gorge comme ceux de la cour de Mantoue qui participe du stratagème ducal.

Ce qui n’était que farce, déculottage devient équivoque, drame. Folie du père pour sa fille, folie de l’amour naissant , folie d’un monde déréglé qui conduit par le plus pur des sentiments au massacre de l’innocence.

Mauresk.

Arman à Beaubourg.

1969. _ Arman, qu’est-ce qu’un artiste ? _ Ce n’est pas tant quelqu’un qui donne à voir, que quelqu’un qui donne à penser.

_ Êtes-vous un artiste révolutionnaire ? _ Révolutionnaire non, révolté oui. Tout artiste est quelque-part révolté.

Arman travaille aux usines Renault. Avec son allure de camionneur, sa gouaille d’homme du peuple, Arman donne le change. Il sait y faire pour mettre dans sa poche le journaliste, l’esthète, l’homme politique (G.Pompidou), l’industriel. Il n’est pas ouvrier mais artiste-invité. Une « résidence !» dirions-nous aujourd’hui.

Tout ce qu’il faut pour ne pas dépendre du marché, mais attirer les mécènes. Il prépare pour l’exposition universelle d’Osaka (1966), une « accumulation » dont il a le secret. Elle sera placée en bout de parcours dans le Pavillon français. Quelqu’un, à côté de lui pendant la vidéo, lui dit que cela lui fait penser à un vitrail.

Silence religieux : la France, le Vitrail, la Culture, la Peinture, la Sculpture, l’Histoire de l’Art, Arman. Tout est dit.

Arman s’inscrit dans la tradition de la Peinture, de l’Art. Serait-il le nouveau Vinci ? Il ne décline pas l’hypothèse. Il se revendique comme un continuateur. Certes, il décompose plus qu’il ne compose : les guitares, les mandolines…mais, n’est-ce pas prendre la suite des cubistes, de Picasso, de Tatline ?

Retours en arrière.

Arman est dans un appartement new yorkais pour une galerie de renom. C’est la mode du Happening, de l’Installation, de la Révolte artistique. Son ami Klein peignait avec des corps. Arman sculpte avec son corps.

Il prend une masse et détruit un salon (Conscious vandalism, 1975). On reconnaît le style de l’époque. Les papiers au mur sont cinétiques, orangés avec motif répétitif industriel. Il y en a encore dans nos maisons mais, le goût changeant, ces papiers disparaissent à grande vitesse.

Arman se saisit ensuite d’une hache de pompier et finit de massacrer le mobilier. Avec un cutter, il lacère les canapés. Le tout est reconstitué à Beaubourg avec le film en prime. Il est indiqué devant le salon en miettes dans un espace de dix mètres carrés : « Ne pas toucher, fragile » !

Arman se met en scène. Il est le seul personnage de son travail artistique. Ce n’est pas en tant que camionneur qu’il apparaît, mais en loubard-motard de banlieue, veste cuir, bottes, barbe poivre et sel, sans doute plus de cinquante ans à l’époque. Il se déchaîne (au sens propre et figuré s’entend).

Ses autoportraits sont constitués d’objets enfermés sous plexiglas : il prend ses vêtements, les plient plus ou moins bien, on peut y reconnaître « un hasard calculé » et l’ensemble a effectivement une dimension artistique (Portraits-robots). Nous pouvons même nous poser des questions sur la propreté des sous-vêtements exposés-dissimulés. Il réalise ainsi le portrait-robot de sa compagne.

Jeune, Arman a rompu avec « l’art abstrait », pour se centrer sur l’objet. Sans doute est-ce la clé d’explication de la disparition de l’Homme dans son travail artistique. L’objet envahit tout son art comme il envahit toute la société de l’après-guerre avec la mise en place de la société de consommation.

Ce « turn-pike » dans son œuvre, entraîne en chaîne :

_ les « Accumulations » ( de scies égoïnes, de machines à écrire, de rasoirs électriques, de poupées (Birth control 1962), de pièces auto),

_ les « Colères » ( mise en pièce de piano, violons, contrebasses, instruments à cordes et à vents, coucou suisse « Colère suisse »),

_ les « Ordures » (garbage and full up) concentrées sous plexiglas constituées de fonds de cendrier, de poubelles municipales (poubelles des Halles ou de Milan)ou d’hommes célèbres, d’ordures organiques en décomposition sous plexiglas toujours, déchets bourgeois…

_ les « Combustions » de fauteuil Louis XV, Prie-Dieu, Bonnetière, Violons accumulés et rangés comme des livres sous résine (Bibliothèque d’Alexandrie) : tout disparaîtra !

L’objet envahit tout, à plus soif, nous enferme, nous écrase. Reprenant le titre du recueil d’Arthur Rimbaud, n’intitule-t-il pas une de ses œuvres « Une saison en enfer» ?

Nous crèverons sous nos propres déchets semble-t-il nous dire. L’Homme ne serait-il que Pollution ?

Mauresk

Ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ?

Une question de tous les temps : « ça sert à quoi de peindre aujourd’hui ? » Pourquoi peindre ? Que fait-on lorsque nous peignons ? Y a-t-il exorcisme ? De quoi ?

La peinture apporte-t-elle des réponses à l’existence ? Nous dit-elle « E » (epsilon) : « Tu es » ? ou comme à l’entrée de Delphes : « Connais-toi toi-même ? ».

Cette question de la peinture est redondante. Matthias Grünewald, le peintre du Retable d’Issenheim se la pose comme tout peintre qui réfléchit à son art. Mais la question n’a pas de réponse.

Et pourtant, je, tu, il peins (t). La couleur s’étale ; j’ai envie que ce soit beau et le plus souvent je suis déçu. Et pourtant, quand je porte mon dessin à maman que me dit-elle ? « C’est beau » !

Par ces mots, elle me ravit. Elle m’apprend « le Beau », me l’inculque malgré elle, fait que toute ma vie je cherche « le Beau ». Toujours me trompant sans doute, mais toujours essayant.

Comme lorsqu’elle dit à son enfant qu’il est beau. C’est quoi le « Beau ». C’est quoi ce que cherche maman dans son enfant, dans un dessin, des gribouillages, des coulures plus ou moins bien étalées sur un papier ?

Quelqu’un me dira-t-il encore la Beauté ? En suis-je encore capable ? Le défi n’est-il pas insurmontable ?

Et puis quand on regarde autour de soi. Toute cette violence, ce monde insatisfait qui se défait, cette lutte sans merci pour survivre, trouver sa place, la conserver.

Alors la peinture oui, la peinture encore et toujours. Retourner à la table. Tourner le dos à la classe. Prendre son pinceau, ses couleurs et sans frein que soi-même se lancer. Il y a des risques c’est vrai que ce soit laid. Qu’il faille froisser le papier, abandonner une œuvre imparfaite.

Et pourtant E (epsilon) existe par ce geste ; E se confronte à soi-même ; propose par ce geste même une autre Geste.

Un autre monde existe, à portée de tous ; là, il suffit de regarder, de porter son œil sur les êtres et les choses. Découvrir et redécouvrir l’infini des possibles pour chacun d’entre nous. Sans doute ce qui fait Courbet appelé son paysage de mer à Palavas : « Marée basse, soleil couchant (Immensité).

La parenthèse est l’E de la dénomination du tableau : (Immensité) ! Importance accentuée par la majuscule. Ce qui donne au tableau son sens véritable par son ambiguïté même.

Ce n’est pas la plage, ce n’est pas le ciel, c’est l’immensité que nous peint Courbet. A portée de main, d’œil, il y a l’infini de la terre et du cosmos. Regardons-le.

Dans le Retable d’Issenheim, Grünewald nous dit la même chose : il y a l’immense douleur des guerres et des hommes, mais qu’est-elle à côté du Sacrifice du Fils de Dieu pour nous ? Immensité du Sacrifice qui dépasse l’immensité de la douleur.

Le Sauveur n’a-t-il pas été sacrifié sur le Golgotha, là où fut enterré le Premier Homme ? Le premier Pêcheur ! Mauresk.